Boualem Sansal, écrivain incarcéré pendant un an en Algérie pour ses écrits, prouve la force de la littérature comme outil de résistance. Nicolas Sarkozy, condamné par la justice française, s’en sert pour son image médiatique.
La littérature face à la prison
Boualem Sansal avait été arrêté le 16 novembre 2024 à son arrivée à l’aéroport d’Alger. Il était accusé de terrorisme et d’espionnage, sans aucune preuve contre lui. Cette absence de preuves l’a sauvé de la peine de mort, mais pas de l’incarcération. En effet, l’écrivain franco-algérien a souvent tenu des propos condamnant le gouvernement algérien pour sa politique islamiste autoritaire et décrit dans ses livres les exactions du régime lors de la guerre civile en Algérie. En clair, Boualem Sansal s’est fait punir pour s’être exprimé contre l’injustice. Dans la Grande librairie du soir de la libération de Boualem Sansal, un an après son incarcération, le prix Goncourt 2024 Kamel Daoud a rappelé qu’au même moment où l’auteur de 2084 a été libéré, un autre poète algérien a été arrêté. C’est en partie à cela que l’on reconnaît un régime autoritaire : il frappe les ouvrages de censure, et emprisonne les écrivains et les journalistes subversifs.
La littérature est depuis longtemps liée à la prison. L’écriture carcérale est une tradition millénaire, un genre littéraire à part entière. Aussi appelée littérature captive, elle correspond à tous les textes écrits en prison. La littérature carcérale, elle, se caractérise par le récit de l’enfermement, quel que soit le lieu d’écriture. En Europe, la littérature chrétienne antique tente de transformer l’expérience carcérale en une épreuve de patience, une punition de Dieu pour avoir péché. Au XVIIIe siècle, la prison devient même une “institution pénale”, nous dit Michel Foucault. Dès le XVe siècle, les écrivains parlent de la prison comme d’un “enfer”, entre conditions de vie désastreuses et souffrance psychique. L’être social est parfois réduit à un état animal par l’isolement et la déchéance physique : ainsi l’expérience du prisonnier est-elle décrite par la littérature carcérale. Elle peut ainsi dénoncer le système qui rend la prison nécessaire, comme Soljenitsyne dans L’Archipel du Goulag. Elle peut aussi permettre aux prisonniers de s’émanciper, lorsqu’ils ont la possibilité de lire ou d’écrire.
La littérature carcérale instrumentalisée
Le cas de Boualem Sansal illustre ainsi une véritable entrave à la liberté d’expression et aux droits humains en Algérie. Contrairement à Nicolas Sarkozy, qui était isolé dans une cellule, sans bruit, bénéficiant d’un traitement privilégié, Boualem Sansal, écrivain incarcéré, était plongé dans un environnement bruyant parmi d’autres détenus : privé de calme, donc privé d’écriture. Ce traitement inégal met en lumière l’opposition entre l’écrivain prisonnier et le politique médiatisé. En effet, Boualem Sansal a été incarcéré en raison de son activité d’écrivain et de la portée dérangeante de ses œuvres, tandis que Nicolas Sarkozy a été condamné pour des faits qui lui sont reprochés, malgré la comparaison qu’il établit avec l’affaire Dreyfus. Ainsi, l’un revendique son innocence en adoptant la posture du martyr, quand l’autre se retrouve derrière les barreaux pour une littérature jugée provocante.
Ainsi, certains dénoncent le livre de Nicolas Sarkozy, Le Journal d’un prisonnier, qui n’est pas considéré comme un acte de création littéraire, mais comme une opération de communication construite, destinée à servir des intérêts et non la réalité d’un opprimé.
Nicolas Sarkozy s’appuie ainsi sur un raisonnement trompeur qui repose sur un amalgame. Il ne suffit pas d’écrire un livre en prison pour rejoindre la condition de l’écrivain persécuté tel que peut l’être Boualem Sansal. La stratégie médiatique adoptée par l’ancien président crée du brouillard : Nicolas Sarkozy utilise une posture bien connue, celle de l’écrivain en prison, victime persécutée capable de résister moralement. Par contraste, le silence imposé à Boualem Sansal, est le signe d’une littérature qui dérange : un acte de résistance que l’on ne saurait comparer à un produit médiatique.
